Névrosé magnifique

Névrosé magnifique

Une fois n’est pas coutume, à rebours de mes habituels coups de cœur (on dit volontiers que je suis « bon public »), je vais vous dissuader de lire les 650 pages de la suite du « Huit », le polar historique, pourtant excellent, écrit par Catherine Neville et qui vient d’être réédité. Autant la quête de ce jeu d’échec mythique, joyau ayant appartenu à Charlemagne et convoité pendant la révolution par Maurice Talleyrand était passionnante, autant sa suite alambiquée, « le feu sacré », m’a paru d’un ennui historique.

Bref, pour me remettre d’une semaine de lecture éprouvante, j’ai choisi sur mes étagères un roman de Serge Brussolo, « la colère des ténèbres », une valeur sûre car avec lui, on ne s’ennuie… jamais.

Cet auteur français incroyable, dont ma bibliothèque possède 65 titres, a publié plus de… 160 romans. C’est un article du Monde qui me l’a fait découvrir il y a 40 ans, classant les meilleurs écrits des dix années précédentes (ce qui, certes, ne nous rajeunit pas) dont évidemment « Cent ans de solitude », le roman de GGM que j’ai lu déjà quatre fois. Brussolo apparaissait dans la rubrique science-fiction, avec « Vue en coupe d’une ville malade », un recueil de nouvelles que je considère toujours comme son chef d’œuvre et qu’on trouve encore sur le marché de l’occasion.

Avec tant de manuscrits à son actif, on peut parfois, heureusement pas toujours, lui reprocher une écriture au kilomètre et lui-même considère une partie de sa production comme des romans de gare. Son tic d’écriture le plus exaspérant étant l’utilisation répétée du verbe « s’ébrouer ». Il serait pourtant regrettable de passer à côté d’une imagination absolument débridée qui s’est déchainée dans la SF, le roman historique, médiéval, antique, le polar et j’en oublie certainement.

Ses héros, comme ceux de Cronenberg ou de Kafka, souffrent d’une névrose d’angoisse, de paranoïa, d’hypocondrie. On décèle à chaque page l’angoisse de la transformation du corps, de sa perte d’intégrité, la menace permanente d’un danger extérieur. Corps exposé aux parasites, aux fauves, à la maladie, la décomposition, l’autopsie parfois.

On retrouve dans ces écrits fantastiques quelque chose d’Edgar Poe et de Lovecraft (« je suis d’ailleurs ») avec ses démons anciens habitant les profondeurs de la terre, révélés par des odeurs méphitiques et sensés revenir prendre possession du monde. Cronenberg ou Giger, avec leurs représentations organiques, amniotiques, leurs biomécanoïdes, ne seraient pas dépaysés. Les héros sont des écorchés vifs, vivant dans une insécurité, un inconfort permanents. Jamais d’histoire d’amour ou le moindre romantisme. La sexualité est évoquée en passant comme le bref soulagement rarement satisfaisant, parfois brutal, d’une pulsion inutile. Les femmes sont des guerrières qui semblent issues des univers post-apocalyptiques de Mad Max.

Un de mes préférés est « Sommeil de sang », qui décrit un univers désertique au sable constitué de milliards d’organismes aussi minuscules que voraces, et parcouru par des nomades dont les chameaux ont une carapace inattaquable.  Au milieu de ce désert dorment depuis des siècles les animaux montagnes, qui servent de nourriture à une caste de bouchers. Chaque soir les nomades établissent leur campement en déroulant comme un tapis la peau protectrice des animaux montagne, qui les sépare du sable cannibale.

Autant reconnaitre que la vie de ses héros, qui évoluent dans des univers obscurs, labyrinthiques et hostiles, n’est pas facile (c’est pour cela que ce sont des héros) et que malheureusement la fin ne leur est pas souvent favorable. Ma description de l’univers fantastique mais sombre de Brussolo en rebutera certains, mais pour ceux qui surmonteront leur répulsion initiale, son imagination inépuisable sera indubitablement un régal.