Je vis avec la mort.

Je vis avec la mort.

Je viens de lire le bouleversant article,  » Love and Death « , signé docteur Tristan Jones, tout juste publié dans le New England Journal of Medicine. J’y retrouve les sentiments qui m’ont accablé lorsque, plus jeune, je passais de nombreuses nuits au chevet de malades mourants en réanimation.

Mû par cette impulsion, j’ai exhumé ce texte que j’écrivis il y a 30 ans, alors que j’exerçais comme anesthésiste-réanimateur à Djibouti, dans la Corne de l’Afrique, et que je déplorais presque quotidiennement la perte de patients jeunes au delà de toute ressource thérapeutique :

***

« De tous côtés, son odeur m’environne.
Morts des organes, l’un après l’autre.
Mort du sang qui se corrompt dans les artères et teinte de carmin les urines.
Mort du poumon qui suffoque, qui s’essouffle et devient lourd.
Mort des entrailles qui saignent comme fleuves de lave putride.

Morts alignés devant mes yeux, torturés, écorchés.
Chair percée de cathéters, défigurée sous le masque hideux
que peignent l’ictère, l’œdème, le purpura et la cyanose.
Plainte des prothèses ventilatoires,
des sondes qui recueillent les humeurs corrompues.
Corps alignés dans la lumière blafarde des scialytiques
de ceux que je n’ai pas sauvés.
Corps sans vie de tous âges et de toutes origines,
de mes erreurs, de mes fatigues et de mes abandons.
Plus qu’à mon tour, je signe le départ de ceux qui vont traverser l’Achéron.

Mort qui est mienne et qui m’éloigne du monde des vivants.
Chaque fois, en signant le dernier passeport,
je songe à la main qui signera le mien.
Est-il encore debout le chêne ou le sapin de mon cercueil ?

Lumière blafarde qui m’éloigne
de la logique du monde des vivants.
Parmi eux, qui rient, s’esclaffent et blessent,
je me sens désormais étranger.
How can we manage our psychological stress ?
Nous sommes différents.
Sorciers méconnus, manipulateurs de nectars amnésiants,
nous sommes oubliés.
La nuit nous vivons dans la tempête de la vie qui vacille.
Heures passées dans les déserts de l’indécision.
La main et les connaissances qui font franchir le mur de la mort.
Nos têtes blanchissent à l’abri des masques qui dissimulent notre alchimie secrète.

Combien cher nous payons le privilège
de regarder la camarde en face.
Heures de lutte qui nous éloignent du sommeil et de ceux
qui peu à peu ne nous comprennent plus.
L’enfance de nos enfants s’enfuit en courant dans les dédales de notre solitude. »

Djibouti, jeudi 10 août 1995

***

Toutefois, au sein des souvenirs de chacune de ces personnes que je n’ai pu sauver, surnage celui d’une jeune somalie de 17 ans, en insuffisance rénale aiguë – je n’avais pas de machine de dialyse en Afrique, et me débrouillais avec des dialyses péritonéales – et en œdème pulmonaire à la suite du remplissage vasculaire intempestif d’un collègue qui me l’avait « larguée » en partant en vacances. J’avais noté une protéinurie abondante et l’avais inondée de corticoïdes en pariant (et en priant) sur une glomérulonéphrite dysimmunitaire. Le soir, les infirmières étaient venues me voir pour savoir si j’autorisais son père à rester auprès d’elle malgré le « règlement ». Le vieux somali m’avait parlé ainsi : « ce n’est pas grave, docteur, si elle meurt ; mais c’est grave si je ne suis pas là ». J’avais observé chez ces Afars et ces Issas, qui vivaient parfois dans des conditions préhistoriques, ce fatalisme musulman acquis dans la fréquentation de la mort, qui était tout sauf de l’indifférence.

Le père était resté, et le lendemain, la jeune fille était sauve…