Tragiques destinées

Tragiques destinées

Je viens d’achever la lecture de deux romans écrits à deux siècles d’intervalle, qui tous deux campent le face à face tragique de deux protagonistes, que dis-je, deux ennemis, déchirés par une haine-amour qui les mène inexorablement à leur perte.

La joueuse de Go, de la jeune écrivaine Shan Sa, prix Goncourt des lycéens 2001, conte dans une écriture magnifique l’histoire douce-amère d’une jeune mandchoue experte dans l’art du Go, qui connait ses premiers émois amoureux dans les années 30, celles de l’occupation japonaise. Pendant des semaines, elle confronte sa stratégie à celle d’un officier japonais sous couverture, non moins jeune, idéaliste, mais sanglé dans ses certitudes nationalistes. Leur rencontre improbable, au cours d’une atroce guerre de conquête, semble aimantée par le destin et connaitra l’issue d’une tragédie grecque.

Frankenstein, de Marie Shelley qui devait, lorsqu’elle l’écrivit, avoir un âge comparable à celui de Shan Sa, propice à l’idéalisme romantique, est moins agréable à lire. Force est d’avouer que le style de ce roman du dix-neuvième siècle, que j’ai récemment évoqué à l’occasion de la sortie du film grandiose de Guillermo Del Toro, a plutôt « mal vieilli ». J’avoue être passé en diagonale sur les longues figures de style, les lourdeurs et les métaphores de l’époque, mais ce mythe fondateur du roman gothique, qui reprend celui de Prométhée, condamné pour avoir dérobé au bénéfice de l’humanité le feu réservé aux dieux, mérite vraiment d’être relu. Mary Shelley qui, malgré mes critiques, écrit extrêmement bien, y met face à face, là encore, la créature et son créateur, quand le désir se mue en détestation, l’amour en violence aveugle. L’un est rongé par un ressentiment inextinguible né de son absolue solitude, l’autre par une dépression insondable générée par sa culpabilité ineffaçable. On sait que l’affaire finit mal. Le roman, description véritablement « clinique » de l’état dépressif, a été – pour le meilleur divertissement du spectateur – largement trahi par les metteurs en scène successifs : le père de Victor Frankenstein n’est pas plus odieux que médecin, mais bienveillant envers son fils. La création du « monstre », patchwork de cadavres flottant dans le liquide amniotique auquel Victor insuffle la vie au travers de la décharge d’un éclair, n’est jamais décrite dans le roman, ni même suggérée.

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